samedi 26 décembre 2009

Le vingtième siècle finissait


Dans l’éventail immense de ce qui rend la vie moderne désespérément bidon, rien n’égale la musique dite R&B, sinon cette néo soul qui permet aux Alicia Keys, Eryka Badu et autre Amy Winehouse d’exister en en faisant des tonnes. Aussi habiles dans l’art d’imiter que leurs aînés le furent dans l’art de créer, ces donzelles sexy font bander le bourgeois dans des clips fabriqués en série, calibrés comme des tomates d’Espagne. C’est que le sensuel rapporte, même lorsqu’il ne l’est plus du tout.
Aux antipodes de cette soupe calquée, mais aussi à son origine, la musique soul est une sorte de nébuleuse féconde qui va de Ray Charles à Stevie Wonder, en passant par Bobby Womack, Isaak Hayes, Otis Redding, Marvin Gaye, Donny Hathaway ou celui dont je veux évoquer le nom aujourd’hui, mon préféré de tous : Curtis Mayfield (j’ai bien conscience qu’il est scabreux de préférer un nom parmi ceux-là, sans compter tous ceux qui ne sont pas cités, mais c’est moi qui écrit cet article, je fais ce que je veux).



Il y a deux grandes catégories de chanteurs soul : les hyper virils et les autres. Dans la première catégorie, nous trouvons le roi absolu de la bite d’acier, Otis Reddind, suivi par le terrible Wilson Pickett (qui n’a jamais rêvé de pouvoir chanter comme lui, tas de lavettes, et d’être capable de transformer une chanson pour enfant (Hey Jude) en authentique piège à nanas ? Ha, qui sait ce que Wilson aurait pu faire de Petit papa Noël ?…). Dans l’autre catégorie, que nous appellerons celle des séducteurs, Marvin Gaye est un must, encore qu’il plaise surtout aux femmes, ce qui rend un soul seducer suspect à mes yeux, mais j’me comprends… (oui, si on ne rend pas absolument dingues les mecs aussi, on peut être considéré comme un séducteur de modèle courant, pas comme un séducteur soul). Ça n’engage que moi, mais dans ce rôle, je préfère encore Curtis Mayfield, à la fois parce qu’il n’est pas particulièrement aidé par son physique, contrairement à Marvin, et surtout parce que sa production musicale me semble encore plus fantastique, et son charme plus durable.
A la différence d’un Stevie Wonder, qui est le plus grand mélodiste de tous, Curtis Mayfield est l’homme de la transe, une transe contenue, élégante, sexy sans jamais être brutale. Son chant glisse, félin, à travers son œuvre, sans se résumer à une ornementation de plus pour faire danser les fans. Car sous le feutré du timbre, il a toujours su affirmer des engagements politiques, à l’époque où il ne s’agissait pas seulement de défendre le climat, les animaux ou les fonds sous-marins. Après le renouveau des protest songs au début des années 60, ce sont des chanteurs noirs qui accompagnent le mouvement des droits civiques par des chansons illustrant la « fierté Noire », comme James Brown ou Marvin Gaye. Avec deux styles bien différents, je rapprocherais pourtant Curtis Mayfield de Gil Scott-Heron pour leur utilisation du style parlé dans leurs chansons, qui ont influencé de manière décisive ce qui allait devenir le rap. Même si Mayfield est plus sensuel et quasi féminin, sa façon de tenir un chant tendu et presque obsessionnel sur une rythmique lancinante reste une des caractéristiques du récitatif rap actuel. En mieux, évidemment.
A celui qui veut découvrir cet homme, je ne saurais trop conseiller de commencer par le début, enfin le début de son travail personnel (il a travaillé dès les années 60 dans les Impressions de Jerry Butler et a pondu quelques tubes), c'est-à-dire l’album Curtis (1970) et tous ceux qui suivent sans exception, au moins jusque à Something to believe in, en 1980. A raison d’un ou deux albums par an, ça fait un petit programme envoûtant que j’aimerais bien avoir encore à découvrir…
Curtis Mayfield est mort il y a dix ans aujourd’hui. Je me souviens parfaitement de la tristesse qui m’est tombé dessus ce jour-là, comme si sa mort signifiait qu’on ne pourrait plus l’écouter. Erreur, bien sûr, astuce du sentiment qui nous masque la réalité. A moins d'une semaine de l'an 2000, j'ai eu clairement le sentiment que le vingtième siècle finissait. Je savais pourtant bien que Mayfield ne travaillait plus beaucoup et que son œuvre était achevée depuis longtemps, mais il avait été un de ceux qui m’avaient fait découvrir un monde, et à ce titre, je le considérais comme une sorte de parent. Chose encore plus curieuse, et que chacun peut avoir vécue, il faisait partie des gens dont le travail me plaisait totalement, dont chaque chanson me touchait parce que son style, sa personnalité, sa façon d’être, tout simplement, m’allaient droit au cœur. Est-ce que ça signifie que je le comprenais ? Oui, je crois.

lundi 21 décembre 2009

Panthéon pour monsieur Germain !


Je viens d’écouter la dernière édition de Répliques, l’émission d’Alain Finkielkraut sur France Culture, consacrée à Albert Camus. Je signale aux lecteurs que l’animateur y a exposé une idée que je trouve formidable, et dont je lui envie la paternité. A propos de la prochaine entrée de Camus au Panthéon, décision controversée pour plusieurs raisons, au premier rang desquelles la récupération de la figure de Camus par un Président de la république caricaturalement de droite, Finkie propose qu’à la place de l’écrivain, on y fasse entrer les cendres de monsieur Germain, l’instituteur de Camus, l’homme qui lui avait permis de sortir de la détermination de son milieu social, ce monsieur Germain devenu la figure de l’instituteur républicain qu’on a tant moqué depuis.
Je pense qu’il est inutile de s’étaler plus avant sur les avantages et la valeur symbolique d’une telle panthéonisation, chacun la comprendra.
Je propose que cette idée géniale soit reprise et colportée par tous ceux qui pensent qu’il faut remettre les professeurs à leur place, la plus haute, sur l’échelle de la considération publique, au risque de bousculer des vedettes de la chanson-han, des stars du basket-han, des Che Guevara du football business-han et des imitateurs engagés-han.
Juste après avoir été nobélisé, Camus écrit cette lettre à son ancien instituteur:
"Cher Monsieur Germain,
J’ai laissé s’éteindre un peu le bruit qui m’a entouré tous ces jours-ci avant de venir vous parler de tout mon cœur. On vient de me faire un bien trop grand honneur, que je n’ai ni recherché ni sollicité. Mais quand j’en ai appris la nouvelle, ma première pensée, après ma mère, a été pour vous. Sans vous, sans cette main affectueuse que vous avez tendue au petit enfant pauvre que j’étais, sans votre enseignement, et votre exemple, rien de tout cela ne serait arrivé. Je ne me fais pas un monde de cette sorte d’honneur. Mais celui-là est du moins une occasion pour vous dire ce que vous avez été, et êtes toujours pour moi, et pour vous assurer que vos efforts, votre travail et le cœur généreux que vous y mettiez sont toujours vivants chez un de vos petits écoliers qui, malgré l’âge, n’a pas cessé d’être votre reconnaissant élève."

Le Panthéon pour monsieur Germain, oui, nous le pouvons !

Eloge d'André Suarès


J’étais à Paris fin novembre et, étudiant une carte, j’y découvre une place Raymond Souplex. Je cherche alors une place ou une rue Jean Gabin : rien ! (la carte date de dix ans, et depuis, on a donné le nom de Gabin à un bout de Paris) Par quel intense lobbying est-on parvenu à donner le nom de Souplex à une place, tandis que Jean Gabin, notre plus grand acteur, n’est pas honoré ? S’amusant de la chose avec mes amis, on se met à vérifier si tel ou tel personnage a une rue, une ruelle ou une impasse à son nom. Le jeu dure depuis cinq minutes quand j’ai l’idée de vérifier s’il existe une rue André Suarès à Paris : elle existe ! C’est une des deux ou trois plus grosses surprises de ma vie ! Une rue porte le nom du plus grand de ses écrivains inconnus… Immédiatement, je bondis de ma chaise, avec force postillons je me mets à expliquer qui fut ce Suarès et pourquoi il est absolument invraisemblable qu’une rue porte son nom, tandis que j’enfile mon manteau, que je mets ma casquette et que j’emporte mon appareil photo, direction : la rue Suarès !


On a foutu une rue André Suarès au fin fond du 17ème arrondissement, juste au dessus du périphérique, dans une sorte de no man’s land affreux qui aurait fait pousser des cris de douleur à son bénéficiaire. Lui qui détestait tant la rive droite serait bien mortifié de savoir où on a apposé son nom d’inconnu. Cette injuste guignolade m’a parue bien figurer l’incompréhension où se mec a passé sa vie, et finalement, bien représenter ce que fut son isolement héroïque. Techniquement, il n’y a rien dans cette rue. Elle porte le nom d’un homme qui ne fut que rectitude et profusion et pourtant, elle n’offre rien et forme un angle droit : une rue en L. Visiblement, des projets d’urbanistes vont remodeler ce bout de Paris dont j’ignore tout : un terrain vague a fraîchement été formé par la démolition ou le déblaiement d’une grande aire non loin de la rue Suarès, et je vois d’ici les grands immeubles froids qui vont y pousser. Il y en a d’ailleurs un dans la rue même, c’est le seul, une sorte de truc en verre verdâtre qui doit abriter une compagnie d’assurance ou un groupe de canailles bien mises. En face, rien, des gravas par monceaux, un ancien mur qui ressemble à un ouvrage SNCF, une zone à Gitans qui attend la fin du monde. C’est, de tous les endroits que je connais de Paris, celui qui est le mieux fait pour l’exil. Suarès y est donc chez lui.


Il est toujours assez délicat de parler des écrivains que l’on aime, ou des musiciens qui nous habitent. Si on les aborde en « généraliste », à fin de les faire découvrir aux néophytes, on est menacé par l’écueil du cliché ou de la banalité, et on déçoit les connaisseurs. Si on les aborde en « spécialiste », c'est-à-dire en amoureux passionné qui connaît son affaire, on peut flatter quelques happy few par des allusions d’initiés en risquant d’ennuyer profondément les béotiens. Cette dialectique est particulièrement vraie quand on évoque un homme comme André Suarès. Je choisis donc de tenter de faire « découvrir » cet écrivain et, puisque son statut de « maudit » rend mécaniquement faible le nombre des élus qui l’ont connu et l’apprécient, je suis censé parler ici au plus grand nombre.
André Suarès est inconnu, c’est de notoriété publique. D’un homme qui a écrit plus de cent ouvrages, il est un peu normal que le grand public ne connaisse pas tout. Il est un peu moins habituel qu’il ne connaisse absolument rien, pas plus l’œuvre que le nom. D’autant que ce nom a été su par tous ceux qui firent la littérature avant-guerre, autant pour l’admirer que pour le détester, d’autant surtout que la qualité de son œuvre, de ses vues, de son ambition et son intelligence fulgurante le place à un niveau supérieur. Mais voilà, Suarès n’a jamais écrit de roman. Pas moyen de résumer un de ses livres par une formule comme « c’est l’histoire de… ». Chez lui, tout est littérature, tout est dans l’art de raconter, de parler, d’évoquer ou de se battre. Son œuvre composite, mélange d’essais esthétiques, de carnets de voyages, de poésie, de pamphlets virulents, de rêveries ou de théâtre, trouve son unité dans un humanisme exigeant et un amour exclusif de la beauté. Ce dernier point est probablement celui qui lui a fait le plus de torts, et qui contribuera toujours à son oubli dans une époque entièrement soumise à la laideur produite industriellement. André Suarès fut un grand passionné, et sa passion d’écrire trouve son accomplissement dans sa continuelle critique des grandes œuvres. Plus que Nietzsche lui-même, il a ruminé les trésors de l’art occidental toute sa vie durant et parvint toujours à en montrer l’unité, l’épine dorsale, à dégager les principes qui les apparentent les uns aux autres. Personne n’a écrit avec autant de profondeur ni de partialité sur Dostoïevski, sur Beethoven, sur Dante, sur l’Italie de la Renaissance, sur la Grèce (sa seconde passion, après la France), sur Shakespeare. Ses livres sont des collections d’essais où l’intransigeance de ses passions éclate partout, où l’amour dangereux du sublime et de la grandeur mène parfois à une certaine grandiloquence dans un style tranchant. C’est un de nos plus grands aphoristes. Sa phrase se structure autour d’une idée en train de naître, et qui semble progresser par affirmations successives, aphorismes qui précisent, encadrent et accomplissent l’idée à coups de fulgurances.
Son maître ouvrage, le Voyage du Condottiere, fut écrit sur plus de trente ans. C’est le surprenant récit de ses voyages en Italie entre 1895 et 1928, mais c’est bien plus qu’un récit de voyage (qu’il débute par cette phrase « Le voyageur est encore ce qui importe le plus dans un voyage »), c’est un hymne. Chaque endroit, chaque œuvre, chaque fait, chaque palais et chaque ruelle lui inspirent un chant où passent son érudition, son lyrisme, sa poésie, son amour de la grandeur et son culte de la beauté, sa mythologie personnelle et son envie de se battre. Lui, le plus grand des critiques, dépasse de beaucoup ce genre par la passion qu’il y met, la partialité, l’ampleur des vues et surtout la poésie, un peu comme Jules Michelet dans un autre domaine. La différence essentielle d’avec les critiques « standard », si l’on peut dire, c’est qu’il ne juge les œuvres et les personnages qu’en fonction de leur poésie. C’est son ultime critère, celui qui, à Sienne, le fait s’attarder sur un palais d’apparence banale, parce qu’il y a vu une façon d’orgueil poétique auquel il identifie sa propre quête des hauteurs. Son voyage est celui d’un Condottiere, comme le surhomme de Nietzsche est un homme sur-vivant, vivant une vie plus vive que les autres, et au dessus d’elles. Ce qui surprend le plus, peut-être, dans son œuvre, c’est la permanence des vues originales, des points de vue surprenants et toujours personnels, jamais mièvres, et surtout sa prodigieuse capacité à relier entre eux des éléments apparemment sans rapport mais qui, éclairés par sa sensibilité et son érudition, nous font mieux comprendre l’unité élémentaire de l’Art.
Toute personne affirmant avoir visité l’Italie et la connaître sans avoir lu le Voyage passe, à mes yeux, et immédiatement, pour un fanfaron.

Suarès est né en 1868, il meurt en 1948, sa vie couvre donc trois guerres, trois invasions et très logiquement, la question de la guerre occupe une bonne part de son œuvre. Politiquement, il fut un patriote, le plus fanatique de tous, dans une formule inédite où le fanatisme n’aveugle pas (ou peu) l’intelligence. C'est que son intelligence était tellement au dessus de la norme que, même fanatisée par son amour de la patrie et sa vision grandiose de la France, même rendue partiale par la douleur de la guerre, elle conservait plusieurs coudées d’avance sur celle de la plupart de ses contemporains. Durant la Grande guerre, il écrit des pamphlets anti boches d’une violence inouïe, d’une lucidité prophétique aussi. Il n’a pas attendu le nazisme pour fustiger la passion de la race chez les Allemands, et pour annoncer ce qui allait advenir. Dès 1915, il écrit « La nation contre la race », établissant de chaque côté du Rhin deux principes inconciliables et appelant, dans un style à la hussarde, à abattre les barbares. Chez lui, en ces époques lointaines où la police politiquement correcte n’avait pas encore lâché ses indics sur les masses, les barbares sont traités de gorilles, de brutes, de singes à mâchoires, d’infectes punaises. Un verbe dur dans un esprit fin, choses presque totalement disparues de nos jours... Un des seuls livres de lui qu’on cite aujourd’hui est son Vues sur l’Europe, paru à partir de 1934, où il emploie les plus grands moyens pour tenter de convaincre l’occident du danger mortel du nazisme. Il est immédiatement traité de fou, de provocateur et s’enfonce un peu plus dans la marge. C’était l’époque où le ministère des Affaires étrangères interdisait à la NRF (et donc à Suarès) tout article contre Hitler ou Mussolini, qu’on ménagea jusqu’au bout (pensons qu’un enculé (non Allemand) a même proposé Hitler au prix Nobel de la paix en 1939 !). Dans ses Vues, Suarès annonce ce qu’Hitler annonçait lui-même dans son Mein kampf, c'est-à-dire à la fois la guerre, l’écrasement de la démocratie et de toute possibilité d’opposition, le martyr des Juifs, etc. Avec une hargne de fanatique, il exhorte les démocraties à faire la guerre, à écraser préventivement celui qui bientôt, écrasera l’Europe, car il sait, il a compris qu’on ne pourra pas éviter la guerre, il a compris avant tout le monde que deux principes se trouvaient en conflit et qu’il faudra y aller. En ce domaine comme en tous les autres, Suarès est d’une pièce : il détestait les pacifistes (dont son ami Romain Rolland) et traitait les neutres de « chiens ». On ne l’a pas entendu.

Pour lui, « le termite jaune et l’automate américain » sont les deux plus grands dangers qui menacent la civilisation européenne, dans laquelle la France a la première place. Par ces deux images, il fustige l’avenir, notre présent en quelque sorte, c'est-à-dire le monde désenchanté qui sacrifie toute vie aux dieux Travail et Argent. Dès avant 1900, il annonce ce que produiront le communisme et le capitalisme en termes d’aliénation de l’homme. C’est probablement ce qui lui vaudra le plus d’ostracismes, jusqu’à aujourd’hui : il clame à la même hauteur sa haine du capitalisme et celle du communisme, en un siècle si capitaliste qui a tant rêvé de communisme. Parmi les intellectuels et les artistes, races les moins tolérantes et les moins faites pour pardonner, il fut l’un des seuls à ne pas tomber en pâmoison devant le superbe Lénine, à ne pas ouvrir les bras au splendide Staline, à ne pas lécher le cul à un Parti, fût-il internationaliste. Trente ans avant qu’un Gide commence à douter de la perfection soviétique, avant même la révolution d’Octobre, il annonçait ce que serait fatalement l’expérience communiste : l’empire de la Caserne. Le Bernanos de La France contre les robots, paru un an avant la mort de Suarès, est son meilleur continuateur, et il partage avec lui ce don prophétique, fruit de l’intelligence, qui nous étonne toujours.


Il est difficile de citer Suarès, il faudrait copier des ouvrages entiers. Il est très peu réédité : que chacun se démerde. Au hasard d’une relecture, je tombe sur ce texte de 1936, intitulé Plèbe et peuple, bien actuel dans son fond : « (…) J’ignore ce que pourrait être l’amour de la France, si l’on n’aimait pas les Français. C’est à la vie de ce peuple, à ce qu’il fut, à ce qu’il peut être encore, à son génie, que je tiens. On le presse de toutes parts ; on l’attaque, on le nie. (…) Français d’hier ou de la veille, soudain transplantés du Nord et de l’Orient dans les faubourgs de Paris, ils n’ont pas conscience du mal qu’ils font au pays qui les accueille. Ils y campent encore et se donnent le droit de juger impudemment ce qu’il faut garder ou non de l’œuvre de vingt siècles : ils n’y sont pour rien, que pour l’avantage qu’ils en retirent ; et ils se permettent pourtant d’en avoir un avis. Qu’ils en aient un, soit ; mais qu’ils l’expriment, non ; et s’ils veulent le faire prévaloir par la violence, ils passent la mesure. Ils ne sont pas du peuple, et ils parlent pour lui. A peine sont-ils de la plèbe, cette lie confuse que tous les flots du hasard, des migrations, de la misère poussent dans les immenses capitales. Il faut du temps à la plèbe, pour devenir peuple : il faut bien des ans, sinon des siècles, pour faire un citoyen. Il est aisé de se dire citoyen du monde, quand on n’est citoyen de nulle part. Un peuple n’est pas une racaille qui ne vit, misérable, que pour ne pas mourir de faim, et dont toute l’âme est dans le ventre. Une nation est un esprit. On le reçoit de la terre et du ciel, en naissant ; on ne l’échange pas contre un autre, comme un billet de banque. (…) »

Pour terminer ce trop court billet, je veux citer la phrase qui me semble le mieux résumer la mission que Suarès s’était donnée, et qui le qualifie tout entier.
« Pour ennoblir, il n’est que l’artiste et l’homme d’action : par l’œuvre vivante et par l’exemple. Si l’on dit : Même pas ! j’y souscris. Du moins, le véritable artiste s’ennoblit-il lui-même, et quelques uns avec lui. C’est pourquoi nous ne lutterons point contre les plèbes insolentes ni par le fer ni par le feu. Mais il est en nous de nous roidir et de faire notre preuve, qui est premièrement de ne point céder sur la vertu noble et de consentir, pour qu’elle se manifeste, à notre entier sacrifice. » Sur la vie, (tiré des Chroniques d’Yves Scantrel, 1910).

samedi 12 décembre 2009

L’impudent bonheur des empaffés


Au plus fort de la tempête, il y a toujours un imbécile pour dire qu’on va s’en sortir. Quand les vagues pilonnent l’esquif, quand l’équipage est emporté au bouillon, que le capitaine lui-même ne peut plus quitter la cuvette des chiottes, quand les structures du bateau se rompent et que la musique s’arrête, on entend toujours un mauvais mourant qui veut relancer la bagarre et, laissant les mots sortir librement de sa gorge, qui parvient à redonner de l’espoir au dernier carré hébété. Et souvent, cet emmerdeur a raison. C’est toute l’histoire humaine. Mais en ce samedi 12 décembre 2009, après la vidéo des jeunes de l’UMP, personne, pas une voix ne s’élève. Chacun a compris que c’est la fin.
Qui aurait pu prévoir qu’en plein « débat » sur l’identité nationale, le parti au pouvoir déciderait de tuer la France, en peine conscience du crime, rendant ainsi dérisoire toute autre considération ? A tous ceux qui, de bonne foi ou pas, se chamaillaient pour savoir si telle ou telle option relève de l’identité française, le pouvoir a décidé de montrer comment, de l’identité française, on se torche le cul. Oyez, enculés, approchez ! Regardez comment on achève une nation malade ! Mettez vos groins à l’épreuve ! N’ayez pas peur, mesdames, laissez vos enfants jouer avec la charogne ! Elle ne ressent plus rien, on peut y aller !
Je me souviens des reportages sur les mineurs, à la fin des années 70. Des simples d’esprits, les mineurs. Des mecs de cent kilos, des mains comme des poêles à frire, des moustaches effrayantes et les voilà qui se mettent à pleurer dans le poste parce qu’ils estiment leur dignité atteinte. Ils pleuraient comme des mioches parce qu’ils ne comprenaient pas comment on pouvait les tenir pour si peu, ni comment des mecs pas capables de changer un filtre à air pouvaient décider de foutre des héros au remblai. On s’endormait, gamins, avec ces larmes, en se disant qu’on venait de découvrir en quoi ça consistait vraiment, d’être un homme. Je me souviens aussi qu’à cette époque, le plus grand des Français s’appelait encore Eric Tabarly, un travailleur sobre qui refusait de répondre aux questions idiotes. Tous les enfants le regardaient comme un père, lui dont on savait que jamais le cul ne s’ornerait d’une plume, fût-ce pour faire plaisir à l’audimat. L’identité française, en ce moyen âge lointain, c’était une certaine façon de n’être jamais ridicule, une espèce de grandeur.
Tout le monde doit s’en foutre, mais c’est décidé : je ne suis plus français. Il y aura sûrement encore un mauvais coucheur pour prétendre que tout n’est pas fini, mais il se trompe : tout est absolument fini, l’ancien monde est mort. Demain, les poules auront des dents, les arbres pousseront à l’envers et des boulevards porteront le nom de Patrick Devedjian.
Dans le monde simpliste des juristes, un Français est simplement un clampin qui possède la carte d’identité française. Qu’il ne soit même pas francophone ne change rien, qu’il ignore tout du pays n’a pas d’importance, c’est un français au même titre que Châteaubriand et Jean Moulin. Les coiffeurs voient le monde à travers les conversations qu’ils ont dans leur salon feutré ; les chauffeurs de bus en savent long sur l’homme parce qu’ils font beaucoup de kilomètres ; les juristes voient le monde à travers le Code. Mais pour les gens comme moi, néanderthaliens voués au charnier, la carte d’identité n’est rien d’autre qu’un papier délivré par un fonctionnaire qui fait ses huit heures, et qui aurait pu aussi bien vous filer un arrêté d’expulsion si un sous-ministre l’avait décidé. Etre français est une alchimie qui suppose, a minima, une aspiration à être français, une forme d’identification avec le pays, un accord général sur l’existence qu’on y mène, toutes choses qu’ils m’ont prises. On pourra dire et faire ce qu’on veut désormais à propos de cette fameuse identité, je m’en désintéresse. A quoi bon peaufiner l’argument, soupeser des pattes de mouches, à quoi bon étudier, affirmer, douter ? L’identité française, on nous l’assène, on nous le démontre, c’est avoir le courage de la vulgarité, c’est l’ignoble sans gêne des optimistes, l’infantilisme des slogans, la grossièreté de l’air des lampions, la laideur des biens portants, c’est l’indignité des bouffons, l’impudent bonheur des empaffés.


Les Etats-Unis ont depuis longtemps mélangé show business et politique. Ils ont tout mélangé, d’ailleurs, c’est là toute leur recette. Faire une carrière politique, là-bas, est aussi éprouvant que faire des claquettes. Tout doit être fun : les américains prennent les enfantillages très au sérieux. Au pays de Disney, on ne badine pas avec l’insignifiance. Rien n’est plus encadré que la nonchalance, rien n’est plus codifié que la décontraction. On passerait par les armes médiatiques un politique qui n’afficherait pas son souci de faire jeune, et d’ailleurs, on n’y conçoit plus qu’on puisse être Président sans faire de jogging. L’industrie du divertissement a si complètement infiltré le tissu social que le meilleur visa pour le pouvoir est un sourire franc, sans tâche, large et permanent. Obamisme et optimisme. La France a décidé il y a longtemps d’imiter les USA et, bien sûr, comme tous les imitateurs, elle bouffonne. Après que Ségolène Royal, avec ses bouclettes, sa tunique moulante et son parfait émail a foutu la trique au Zénith, on savait que les dès étaient jetés et que la politique française passerait, elle aussi, par ce concours de séduction si américain. L’UMP relève donc le défi en s’enfonçant délibérément dans l’abrutissement fier de lui, la variétisation assumée de la politique à coups de plamondices. S’américaniser n’est plus une technique, un penchant ni une faiblesse, c’est un impératif catégorique. Bien sûr, il ne faudrait pas croire ni espérer que les choses vont en rester là : on les aura, les socialistes faisant du hip-hop, on y aura droit à Martine Aubry en tutu, à Besancenot en Village People, on verra bientôt Benoît Hamon faire du skateboard, Villiers chanter la Traviata et la fille Le Pen tatouée lolita style. On a bien eu un président en exercice entrant en short et basket par la grande porte de l’Elysée…
Se dire Français, c’est d’une façon ou d’une autre assumer ce qui est français, assumer l’histoire et le présent. Je l’ai déjà écrit, j’assumais dans la joie les croisades, la Saint-Barthélemy, les guerres mondiales, les guillotinades, les Bérézinas, j’assumais tout, j’assumais même les yéyés ! Mais c’en est trop : en deux générations, on est passé du Chant des partisans à « Changer le monde » : je ne suis plus français !

Je veux mourir.





mercredi 9 décembre 2009

Afreucentrisme



Depuis soixante-dix ans, on a souvent constaté que les Etats-Unis donnent le ton de ce qui se fait en France, avec un décalage d’une dizaine d’années en général. Pour le meilleur ou pour le pire, nous reproduisons curieusement des comportements qui nous sont étrangers, et ceci sans y être contraints par la force, sans qu’une quelconque colonisation à l’ancienne puisse être invoquée. Une hypothèse s’impose : vivant peu ou prou dans le même système économico politique, les mêmes causes là-bas produisent les mêmes effets ici, question de temps. Les Etats-Unis ne sont cependant pas les seuls à donner le la de la musique française, et on a pu voir des modes d’origine nippone, par exemple, enlaidir notre paysage comme si elles étaient 100% yankee ! Le Canada me semble, lui aussi, un bon postulant dans ce rôle : depuis la rentrée scolaire 2009, en effet, la ville de Toronto finance une école afrocentriste
En gros, il s’agit d’une école (financement public !) qui « met l’accent sur la culture des Noirs à travers l’enseignement », et qui est destinée à des élèves Noirs (pour l’heure, les Blancs sont admis – leur éviction pure et simple n’étant peut-être pas possible légalement). Pour l’afrocentriste, il n’est plus question d’enseigner l’histoire du Canada (ni celle du monde) comme avant, il faut y ajouter le prisme de la couleur de la peau : c’est évidemment là que se situe le progrès. Mais l’enseignement ne se limite pas à l’histoire, évidemment, l’enseignement c’est bien plus vaste, c’est immense, c’est illimité, ça mérite une majuscule ! L’afrocentriste tâchera donc de mettre en exergue le rôle des Noirs dans la comptabilité, leurs apports théoriques à la mécanique des fluides, la spécificité noire en matière d’aérodynamisme, de résistance des matériaux ou de circulation sanguine et fera, bien sûr, la part belle à l’Afrique sur le sujet passionnant de l’antimatière. On va voir ce qu’on va voir…
Pour réduire l’échec scolaire des élèves canadiens noirs, l’ambition affichée est de leur donner des références auxquelles ils puissent s’identifier, car il doit être établi que l’élève noir ne peut en aucun cas s’identifier au reste du genre humain (c’est donc, très exactement, ce qu’on a coutume d’appeler un gros con). Bref, on met en place un enseignement spécial pour des gens qui sont pourtant censés s’intégrer à un tout, c’est comme ça. Les responsables de cette école étrange précisent paradoxalement que « les élèves utiliseront le même terrain de jeux que ceux de l'école publique adjacente », ce qui démontre leur courage : ils ne reculent pas devant l’idée hardie que de petits Noirs puissent échanger un ballon ou un saute-mouton avec de petits Blancs !
Afrocentriste, c’est le terme qu’on utilise quand on met en place une pensée qui tourne autour de l’Afrique. Une géographie afrocentriste, par exemple, placera l’Afrique au centre du monde, même s’il l’on sait depuis longtemps que celui-ci se situe en gare de Perpignan. Pour un afrocentriste comme pour un panamocentriste (le Panama éternel, père de la civilisation) qu’importe les faits et ne comptent que ceux qui intéressent la Cause ! Et pour obtenir de bons résultats, naturellement, les professeurs devront être noirs eux-mêmes. Au Canada, on ne lésine pas, on est décomplexé, on met le paquet ! Au moment de l’abandon de l’apartheid en Afrique du sud, si l’on m’avait dit que vingt ans plus tard, des Noirs du Canada mettraient eux-mêmes en place les prémisses d’un « développement séparé », j’aurais vraiment rigolé. J’aurais eu tort, une fois de plus. La réalité ne dépasse pas la fiction, elle l’écrase, elle l’atomise, elle lui éclate sa face ! Elle la polanskyse !
A l’heure de la mondialisation, de la circulation des personnes en tous sens, il est bien logique qu’on assiste à des retours de bâton, à ce qu’on appelle comiquement des « crispations identitaires ». Le principe d’action/ réaction demeure l’explication la plus valide de la plupart des mouvements de l’histoire. Il explique d’ailleurs en bonne partie le dernier vote du peuple suisse concernant les minarets ou le soudain revival de la religion musulmane dans un grand nombre de pays. Mais si on condamne généralement les crispations des populations des pays accueillants, on est toujours plein de compréhension pour celles qui émanent des émigrés, et je me demande bien au nom de quoi.
On peut aussi se poser la question de savoir ce qui composera ce curieux enseignement centré sur l’apport des Noirs à la civilisation. Loin de moi l’idée de contester l’immense apport africain à la civilisation, naturellement, mais encore faut-il savoir de quelle civilisation l’on parle. S’il s’agit de la civilisation européenne, d’où le canada est directement issu, l’apport est mince, voire minuscule. N’oublions pas qu’avant les Portugais du XVème siècle, l’Europe n’a aucun contact avec l’Afrique sub-saharienne. Même en se concentrant sur les périodes récentes de l’Histoire, où les contacts furent plus fréquents, les rapports de domination et de forces ont fait que la civilisation européenne s’est imposée, c’est un fait, et qu’elle n’a pas trop eu besoin de « l’aide » africaine pour ça. Quoi qu’il en fût, il faut toujours faire confiance aux révisionnistes, leur imagination ne manque jamais de ressources.
Mais peut-être ne s’agit-il que d’enseigner la « civilisation africaine » dans cette école, et non pas « l’occidentale » ? Peut-être les petits canadiens noirs seront-ils ramenés à leurs plus ou moins lointaines origines par un « enseignement des racines » particulièrement à même de fabriquer de petits citoyens canadiens ? Finalement, dans ce XXIème siècle qui débute, ce siècle de la miniaturisation de la technologie, des communications immédiates, des nano particules et de l’expansion spatiale, de la globalisation de tous les rapports humains, le plus important pour un canadien, c’est peut-être de savoir comment ses ancêtres africains fabriquaient le pain, comment ils portaient l’eau et faisaient allégeance à leur monarque local ? En tous cas, si les élèves de cette école invraisemblable rencontraient quelque difficulté à s’imposer dans la compétition généralisée qui les attend, autant dans leurs carrières que dans leurs vies, dans la confrontation avec « le reste du monde » (et pas seulement étudiant), ils sauraient aisément à qui s’en prendre.


Le plus inquiétant dans cette affaire est bien sûr le caractère exemplaire qu’elle pourrait avoir pour les esprits tordus qui, en France, ont le vent en poupe. Les racialistes sont parmi nous, ils n’ont aucun complexe à dérouler leur discrimination positive et leur enseignement épidermo-différentialiste sur les ventres chétifs de la Constitution et de la désuète vieille dame Egalité. Pire, il semble bien que le courage manque partout pour leur dire merde et les foutre en cabane (lieu idéal entre tous pour goûter les charmes du communautarisme ethno racial). On les a déjà entendu, par exemple, réclamer que l’enseignement en France fasse une plus grande part à l’histoire personnelle des élèves, c'est-à-dire qu’on enseigne l’histoire des pays d’origine de leurs parents et ancêtres. Ainsi, au lieu d’apprendre simplement l’histoire du pays où ils vivent, comme partout dans le monde, les enfants de demain seraient forcés à patauger dans le déterminisme de leurs origines en ressassant éternellement l’histoire de leurs supposés ancêtres d’au-delà des mers… Idéal pour construire l’idée d’appartenance à la France... L’école enseigne-t-elle l’histoire de la Pologne depuis que des immigrés Polonais sont venus s’installer en France ? A-t-on appris l’histoire de l’Espagne, de l’Italie, du Portugal au motif que des millions de travailleurs de ces pays se sont installés ici ? Niet ! Au nom de quoi faudrait-il agir différemment pour les enfants d’immigrés actuels ? Au nom de la couleur de leur peau ? De leur race ? Allez, dites-le ce mot qui occupe toutes vos pensées !
Quoi qu’on pense de l’immigration, de la préservation des modes de vie ou de la persistance de la foire au poulet à Saint-Hilaire-Cusson-la-Valmitte (Loire), on est bien forcé de constater que des millions d’êtres humains n’habitent pas dans le même pays que leurs grands-parents. Je ne suis pas le dernier à remarquer que ça pose des problèmes ni à souhaiter qu’on maîtrise ces flux, mais le bon sens indique que la situation est ce qu’elle est, et qu’il faut faire à partir d’elle. Autrement dit, les populations qui sont en France, pour la plus grande part d’entre elles, y resteront. Dans cette perspective, la situation est celle-ci :
1)Soit on veut que la France reste essentiellement peuplée de Français, c'est-à-dire de gens qui se disent, se sentent et se revendiquent comme tels (quelles que soient leurs putain d’origines), et dans ce cas, on travaille à l’union, à l’intégration et à l’assimilation (gros mot !) de tous dans un ensemble cohérent (ce qui n’exclut pas les fameuses « différences », mais les subordonne à la « ressemblance », ce qui, au passage, suppose aussi un métissage naturel) ;
2) Soit on pense que c’est impossible, on veut conserver des choses incompatibles ou qui braqueront immanquablement chacun contre son voisin, on refuse de se considérer comme un Français parce qu’on est noir de peau ou on refuse au Noir la qualité de français, on met en avant les histoires personnelles de chaque péquin pour mieux enterrer celle qui a fait le pays, on se revendique ontologiquement Indigène de la Républiqueou de Souche, on vise un développement séparé de peuplades étanches et, dans ce cas, si on veut suivre mon conseil, on peut d’ors et déjà prendre son visa pour le Canada.

mardi 8 décembre 2009

218 ans et trois jours

Il y a 218 ans et trois jours claquait Mozart dans une Vienne indifférente. Le plus bel hommage à ce grand homme qui n’en n’a pas besoin, c’est Bertrand Blier qu’il le fit, en 1978, par la voix de Gérard Depardieu et de Patrick Dewaere, dans Préparez vos mouchoirs, dans une des trois plus belles scènes du cinéma français. Littérairement dans la lignée d’un Marcel Aymé, la scène qui illustre peut-être le mieux ce que signifie, aux yeux de quelques uns dont je suis, l’expression cinéma populaire.

mercredi 11 novembre 2009

Con et Gourd à la fois


Dans un monde parfait, ni le prix Goncourt ni Eric Raoult n’existeraient. Mais nous ne sommes pas dans un monde parfait, chaque jour nous en convainc.
Il y a des gens pour qui le prix Goncourt représente quelque chose. En dehors du lauréat lui-même, dont on peut comprendre qu’il ne crache pas sur 237 000 livres vendus en moyenne, un lecteur éclairé n’a pourtant que foutre de savoir qu’une académie de dix pépés a trouvé tel ou tel ouvrage plus chouette qu’un autre. Mais la question du jour ne repose pas vraiment sur le prix Goncourt lui-même, pas plus que sur Marie N’Diaye ni sur Eric Raoult. Le sujet du jour, c’est la bêtise.
Dans une interview sans aucun intérêt, Marie N’Diaye fait référence à une phrase de Marguerite Duras, phrase qu’elle qualifie elle-même de « un peu bête » : « La droite, c’est la mort ». L’euphémisante engoncourée avoue d’ailleurs être partie s’installer en Allemagne après l’élection de Sarkozy parce qu’elle ne supporte pas la droite. Evidemment, elle est obligée de reconnaître que Merkel est aussi « de droite », mais ça fait rien : c’est pas parce qu’on est prix Goncourt qu’on doit être précis dans ses jugements, merde ! Enfin, si l’on demandait aux écrivains d’être fins, nuancés, justes, réalistes, cohérents, cultivés, intelligents, autant leur sucrer le droit d’expression tout de suite ! No pasaran !
La N’Diaye exprime son dégoût de « la France de Sarkozy », selon la poétique expression du journaliste, et c’est bien son droit. J’ajoute même que c’est le minimum qu’elle peut faire si elle veut booster un peu ses ventes. Logique : à part Eric Raoult, Bernard Couche-Nerfs et Brice Hortefeux, PERSONNE n’est satisfait de la France du Pézident, personne ! Autant hurler dans le sens des postillons en espérant trouver 237 000 mécontents pour acheter son livre.


Eric Raoult est une sorte de créature née de l’imagination de scénaristes peu scrupuleux. Habitués des grosses ficelles et ne reculant devant aucun cliché, ces fumiers-là nous ont pondu un député comme le monde réel ne nous en donne pas l’exemple, l’équivalent du Méchant-Général-à-Casquette des films de Costa-gavras, la version costardée du Gros-beauf-en-Survêtement-qui-fait-ses-courses-à-Carrefour, ou l’équivalent droitard du Connard-Altermondialiste-qui-porte-une-putain-d’écharpe-dégueu-même-en-plein-été-et-qui-roule-ses-clopes-lui-même. Oui, quand on veut fusionner tous les caractères d’un genre en un seul personnage, quand on veut créer un héros à la hauteur d’un Thénardier, on n’y va pas avec le dos de la main morte : on cliche. Raoult est ça : un cliché. C’est pour ça qu’il serait parfaitement lâche de s’attaquer à Raoult : aucun risque de se tromper, toutes les insultes lui vont. Je ne le ferai donc pas.
Une Prigoncourt dit donc des bêtises en citant une phrase « un peu bête » d’une ancienne Prigoncourt. Elle scandalise évidemment Eric Raoult, le plus bête des Français (il a été crée pour ça, je vous le rappelle, il n’est pas responsable), qui balance donc une bêtise hilarante dans les médias. Mécaniquement conçus comme une caisse de résonance de la bêtise, ceux-ci répercutent non seulement la bêtise parlementaire mais aussi le concert bête de tous ceux qui croient que la liberté d’expression est menacée. Aucun danger : pour que la liberté d’expression soit attaquée, encore faut-il qu’il y ait expression. Ce que dit N’Diaye, c’est juste le stade avant l’expression, c’est la préhistoire du discours, c’est la prime enfance de l’art. Ce que répond Raoult en est donc l’écho fidèle. La France de Sarkozy fonctionne parfaitement.

lundi 2 novembre 2009

Raffarinades & francocacophonie


On se souvient de Gengis Khan, on se souvient de la guerre de cent ans, on se souvient de la peste et de la révolution française. D’une manière générale, donc, on se souvient des événements gigantesques, des épopées sanglantes et des grandes douleurs. C’est à ce dernier titre que nous n’oublierons jamais Jean-Pierre Raffarin.
Jean-Pierre Raffarin vient d’être nommé représentant personnel du président de la République auprès de l’Organisation Internationale de la Francophonie. Dans cette annonce, l’oxymore douloureux est évidemment composé des mots Raffarin et francophonie. Je ne sais pas précisément quels sont les pouvoirs d’un représentant personnel du président de la République française dans ce machin francophone, mais je peux imaginer qu’il n’est pas là uniquement pour beurrer les sandwichs.
Evidemment, Jean-Pierre Raffarin parle français. C’était probablement le minimum exigé pour le poste. Quand il parle, son français sonne comme un épouvantable baragouin pour une raison limpide : parce que c’en est un. Chaque français ayant eu son brevet, même le brevet « au rabais » dont on nous parle, sait reconnaître entre mille Jean-Pierre Raffarin quand il cause dans le poste. Le bafouillis poussif, la grammaire pantelante, les liaisons mal-t-à propos, l’imprécision des images, le grotesque des métaphores, la pauvreté inouïe de la syntaxe, l’impayable ridicule des envolées lyriques, la fausseté du jeu d’acteur, la déliquescence générale : c’est du Raffarin. Il a inventé un style : ses platitudes atteignent des sommets. Avant que Sarkozy ne devienne l’homme omniprésent qu’il est aujourd’hui, nous n’avions que Jean-Pierre Raffarin pour exceller dans l’attentat linguistique. Il bardait son imposante bedaine de calembours, paraissait en public et dégoupillait ses grenades grammaticales à la face du monde. Dans la longue lignée des dirigeants ridicules, Jean-Pierre Raffarin est le seul premier ministre à avoir sciemment gouverné en faisant des blagues. La politique de l’histoire drôle, c’est lui ! Il a fait entrer le coussin péteur à Matignon. Avec sa dent dure, Guy Debord a eu beau théoriser sur le spectacle, sur la dégénérescence de la politique, il n’aurait jamais imaginé qu’elle puisse si vite devenir un sous-produit des Grosses Têtes. A coups de « notre route est droite, mais la pente est forte », de « win the yes need the no to win again the no », de « la route, elle est faite pour bouger, pas pour mourir », de « si on met la voiture France à l'envers, nous n'aurons plus la capacité de rebondir », Jean-Pierre Raffarin a subjugué la France et atterré les Français. Mais il faut reconnaître que malgré son insondable médiocrité, il est battu chaque jour par son Président préféré. Le cancre a dépassé le guide. Compte tenu des acteurs en présence, on peut sérieusement envisager que Nicolas Sarkozy n’ait pas du tout conscience du niveau de français de son "représentant personnel". Lui qui bricole des phrases à coups de « j’vais vous dire » et de « moi c’que j’vois » trouve probablement très châtié le langage d’épicier du Ronsard du Poitou. On en est là. Au final, il est parfaitement cohérent que ce Président de la République-là nomme cet ancien premier ministre-là à ce poste-ci. Ils sont si semblables. Et puis, en matière de culture, ils ont Johnny Hallyday en commun.


Finalement, tout est affaire de symbole. Que Raffarin esquinte la syntaxe sur les cinq continents ne changera pas grand-chose au sort du français dans le monde. Mais à une époque qui semble si obsédée par son image, il aurait été judicieux qu’on se penche sur celle que donneront balourdise et absence de surmoi réunies en un seul homme, le catastrophique Jean-Pierre Raffarin. Oh, on n’avait pas besoin d’un manieur d’imparfait du subjonctif pour que le prestige de notre langue demeurât au niveau faible que l’on constate. Il n’était pas forcément nécessaire de ressortir un agrégé de lettres de derrière les fagots pour aller vanter ailleurs une langue qu’on ne parle plus ici. Mais l’idée que des populations étrangères et néanmoins francophones entendent Raffarin leur servir une phrase du style « le français est la langue importante des gens qui n’ont que ça », ça me fait regretter de ne pouvoir changer de langue maternelle.


samedi 17 octobre 2009

L'ultime spectacle de Zangô Tralpak - 8/8


La police vient de recevoir l’ordre d’enfoncer les portes !
- Michel ! Michel! tu m’entends ? Les bourriques arrivent, tiens-toi prêt... Je veux toutes les images de tout !

Après un tumulte dont les quelques vingt-cinq Michels postés aux fenêtres d’en face ne perdirent presque rien, la police engouffra par grappes les spectateurs hébétés dans des paniers à salade de circonstance. Le Ministre de l’Intérieur déclara que l’opération avait été menée par des professionnels et que l’ordre régnait de nouveau dans la République. Deux heures plus tard, il démissionna.
Tout le monde fut mis au bloc. On interrogea les plus loquaces : tous les témoignages concordaient. Les acteurs de la troupe Tralpak et Zangô Tralpak lui-même étaient morts, soit par suicide, soit par assassinat. Soir après soir, la pièce la plus tragique que l’art dramatique ait jamais produite s’était déroulée, captivant les spectateurs et s’imposant à eux jusqu’à ce qu’ils se retranchent derrière des barricades de fortune pour qu’elle pût continuer. La Loi en faisait des complices objectifs. Le problème des responsabilités se posa alors avec urgence puisqu’on ne parvenait pas à extraire une personnalité plus marquante qu’une autre, un caractère un peu charismatique dans le groupe des prisonniers. Allait-on devoir condamner des centaines de gens ? Les services techniques du Ministère de la Justice s’employaient à constituer sur dossier le profil d’un bouc émissaire satisfaisant. A la police de faire son travail ensuite.
Peu à peu, il apparut qu’un espoir demeurait, susceptible d’éviter la démission de tout le gouvernement. Le dernier acteur survivant avait disparu.
- Comment ça, disparu ? Comprends pas ça, moi, disparu ! interrogea l’inspecteur Pifoyan.
- Je vous dis ce que nous avons tous vu. Le dernier soir, l’acteur qui jouait Simon restait seul en scène. Il monologua brillamment pendant une vingtaine de minutes, dans un silence de sépulcre. Il se rendait compte trop tard de l’horreur de son geste. Il avait agit d’instinct, sans penser à ce qu’il faisait. Pour survivre, il avait tué la femme qui portait son enfant. Il en était même arrivé à la certitude qu’elle aurait mis au monde des jumeaux, et qu’ils étaient eux les Elus dont on parlait. Dieu n’aurait pas permis qu’une vieille salope entre au paradis, mais sans doute ses deux enfants, pour tout recommencer. La gloire immortelle d’être l’origine de la nouvelle humanité lui échappait donc.
- Qu’èèèèèèst-ce que c’est que ce charabia ?
- Laissez-moi finir, inspecteur. C’est ici que tout se complique.
L’inspecteur Pifoyan, qui avait tout de même eu son bac d’action commerciale du premier coup, se sentit soudain dépassé : comment pouvait-on compliquer encore une telle fable ?
- Chaque spectateur s’attendait à ce que Simon se suicide. Pris d’un incompréhensible sentiment de pitié, certains projetèrent même de l’en empêcher. Celui qui avait survécu aux épreuves que nous tous avions vécues ensemble ne devait pas mourir. Mais une grande lumière se fit dans l’arrière scène. Une lumière d’un blanc intense, comme mille néons. Pensant qu’il s’agissait d’un incendie que ce pauvre fou avait déclenché, une panique faible gagna la salle. Il faut vous dire, monsieur l’inspecteur, que nous n’avions plus la force de nous affoler... Puis quand les plus vifs d’entre nous se décidèrent, nous sommes tous allé voir ce qui se passait. Et bien, croyez-moi si vous voulez, il n’y avait rien, rien du tout.
- Pas de trace d’incendie ?
- Rien du tout. Le sol était propre, le plateau vide d’être vivant. Aucune trace de Simon.
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- Dites-moi, mon cher, nous allons avoir beaucoup de mal à condamner quelqu’un dans l’affaire Tralpak. En trois mois, vous n’avez pas été fichu de me trouver le moindre complice. La République est ridiculisée. Vos services, zéro.

Fin

vendredi 16 octobre 2009

L'ultime spectacle de Zangô Tralpak - 7/8


Retour à Paris.

- Michel Bronin-Michel est devant le théâtre depuis le début de cette dramatique affaire et il nous donne les dernières informations la concernant. A vous Michel...
- Oui, pas beaucoup de choses à dire en fait, si ce n’est qu’il semble que l’auteur de cette pièce folle, Zangô Tralpak, soit mort hier soir en se suicidant en scène. On se rappelle la haine qu’il vouait aux admirateurs de Molière; peut-être a-t-il voulu dépasser le fondateur du théâtre français pour leur signifier qu’on pouvait finir mieux si on s’en donne les moyens. En fait, les informations les plus contradictoires circulent ici au sujet du dénouement de l’Ultime spectacle de Tralpak : cessera-t-il avec la mort de son auteur ou continuera-t-il après lui ? J’avoue que personne ici n’y comprend rien.

A la reprise de la pièce, les deux femmes survivantes se lancèrent l’une contre l’autre furieusement, en un combat de primates pour le droit à la reproduction. L’une d’elle, curieusement la plus jeune, finit sa vie sous le poids d’une énorme armoire métallique que l’autre lui fit choir sur la tête. Elle mit à mourir le temps de la représentation.
Dans le public, les transformations les plus inattendues se produisaient. L’atmosphère de huis clos, le sentiment de solidarité que donnent l’enfermement et l’épreuve subie en commun, le sentiment d’assister en direct à la véritable fin de l’humanité, tout cela renversait les convenances habituelles et rapprochait les gens de leur personnalité profonde. Certains couples se formaient, d’autres copulaient en attendant la reprise de la pièce, comprenant que les réserves et les pudeurs n’avaient plus cours; des personnes d’ordinaire volontiers athées, confondant enfin théâtre et réalité, se lançaient dans des transes mystiques dignes de Saint Bernard, exhortant l’humanité à se repentir avant la fin de ce que personne n’appelait plus un spectacle. On vit une mémère sacrifier, oui sacrifier son chien peigné amoureusement chaque jour depuis douze ans, en le sciant en deux au moyen d’un parapluie aiguisé. Barbouillée du sang de son toutou, elle mourut d’une attaque cérébrale peu après dans l’indifférence générale.
Un communiqué du Ministère de l’intérieur fit beaucoup rire cette foule envoûtée :


Communiqué du Ministère de l’Intérieur
République française
Liberté. Égalité. Fraternité.
30 janvier 2000

La pièce de théâtre intitulée l’Ultime spectacle de Zangô Tralpak est déclarée hors-la-loi. Ses représentations présentes ou à venir sont interdites sur tout le territoire de la République. Toute publicité, prosélytisme ou citation à son sujet sont également interdits sous peine des amendes prévues aux articles 7 et 8 du Code Pénal. Toute personne refusant de dénoncer ces représentations ou n’intervenant pas pour les empêcher sera poursuivie par le Ministère Public. Les actrices et acteurs jouant dans cette pièce ou dans ses représentations futures encourent six mois de prison.

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La vieille
Tu vois, il ne reste plus que nous.

Simon
Crois-tu que ça m’enchante ? La seule femme que je puisse contempler à des rides plein la figure et les seins affalés !

La vieille (devenant dure)
Ecoute-moi, imbécile ! Tu te crois peut-être à la plage, dans une boîte de nuit ? Tu crois que tu peux tranquillement faire ton choix parmi les jouvencelles qui n’attendent que d’être choisies ? C’est fini tout ça, il ne reste plus que toi et moi, et l’un de nous doit survivre.

Simon
Je t’étrangle et on n’en parle plus...

La vieille (brandissant le révolver perdu de l’Etranger)
Tu n’étrangles personne, insecte ! Tu vas faire gentiment ton devoir, c’est-à-dire me baiser. Je serai la mère du monde à venir. Tu seras le père, mais tu ne seras plus là pour voir ça. Ha ! ha ! ha !

Simon veut s’enfuir mais se cogne aux décors du plateau, et la vieille lui barre enfin la route. Il est apeuré et comme rendu fou par la menaçante voix de la vieille. Ses yeux sont exorbités comme ceux des biches à l’hallali.

La vieille
Allez, tu auras au moins la satisfaction de finir ta vie dans une explosion de plaisir. Envoies-toi en l’air ! Ah ! C’est drôle ça : envoies-toi en l’air !

Simon et la vieille se lancent alors dans une scène d’amour incroyable, l’amour qui enfantera la mort. Pressant le canon du flingue sur l’oeil de Simon, la vieille l’exhorte à plus de vigueur, écartant impudiquement ses jambes rouillées. Le public, qui a déjà vu bien des choses pourtant, ne peut retenir des mouvements de frisson. Pendant tout le coït, la vieille ne se départit pas d’un rire ignoble où s’exprime, dominant tout, le sentiment vil du triomphe. Simon besogne dans les larmes. Mais au moment où il éjacule, moment qui doit signifier pour lui l’arrêt de toute chose, la vieille est prise de convulsions inattendues : elle jouit. Son vieux corps abandonné se remet à fonctionner. Relâchant sa surveillance et baissant son arme, elle permet à Simon de s’extraire de son étreinte et de lui arracher l’arme. La voilà toute con.

La vieille
Tu vas me tuer, c’est ça ? Tu vas tuer l’espoir que je porte en moi, ton propre fruit ?

Simon
Arrête tes conneries vieille peau, tu ne portes rien du tout. Tu n’es qu’un sac percé dans lequel je vais faire de nouveaux trous. Crève donc !

Simon appuie sur la détente, plusieurs fois, inondant la salle d’une fureur bestiale. Maintenant qu’il a tué la vieille qui le menaçait, il semble libéré, serein. Son visage crispé par l’angoisse se détend et fait apparaître non de la beauté, mais une apparence de plénitude, l’image humaine de la satisfaction. On dirait qu’il ne joue plus. Il marche, un peu désorienté, sur le plateau silencieux. A sa mine, on comprend qu’il découvre son univers, comme au sortir d’un très long rêve. Il est le dernier survivant de l’Ultime spectacle de Zangô Tralpak. Demain, il entrera en Paradis. Lentement, il ôte ses vêtements, un à un.

A suivre

jeudi 15 octobre 2009

L'ultime spectacle de Zangô Tralpak - 6/8


Nous sommes au bout du monde, dans un village moribond. En cachette de leurs parents, Ürg et Alyse se rejoignent chaque soir à la fontaine. Ils sont cousins germains et ils s’aiment. Ils ne se l’avouèrent pas tout de suite, craignant de souiller la pureté de leur amour d’un mot trop usité par ceux qu’ils détestent. Comme ils se sont toujours connus, ils n’imaginent pas pouvoir être séparés. Ils ne forment aucun projet puisque leur amour est évident comme le ciel, la terre et le vent. Ils sont les familiers de l’éternité, le savent et n’en tirent aucune gloire. A qui vanteraient-ils leurs mérites dans ces régions de labeur ?

Dans le courant de la source
Se mire le soleil.
Il sème sur les plis de l’eau
Des éclairs si vifs.
Voulant m’en saisir
J’ai été la risée de mon âne.
Comme je voudrais le contempler toujours
Ce feu de vie qui te ressemble.

Alyse rit. Elle rit chaque fois qu’Ürg improvise un de ses poèmes qu’elle ne comprend pas toujours. Il n’est semblable à personne, lui qui ne sait pas parler sans chanter. Parfois, elle voudrait qu’il lui dise des choses simples et bêtes, comme le font tous les garçons de leur âge, qu’il s’exprime avec la facile rudesse des parents. Elle craint qu’il ne puisse jamais être comme tout le monde, aller aux champs, faire paître les chevaux et vendre des fromages. Comment les gens pourront-ils le comprendre s’il n’apprend pas leur langue ? La vie n’est pas un poème quand il faut la gagner.
« Ils se moqueront de nous. »
Mais ce soir, comme tous les soirs, elle ne pense à rien. Elle regarde son amour simplement, avec la douceur des chattes. Elle ne saurait dire ce qui lui plaît en lui tellement il fait partie d’elle. Son œil est intelligent, ses mains petites et fortes, il marche d’une façon très curieuse, en posant le pied si souplement qu’il semble vouloir se cacher. Surtout, il est silencieux. Il ne parle presque pas, il n’a pas ces continuels bavardages des hommes quand ils veulent être vus des filles. C’est ce qui lui plairait le plus si elle pouvait réfléchir à lui.
Comme il comprend qu’elle se demande si son père autorisera leur union, il improvise un chant.

La faim guidait mes pas
Me menant par les chemins
A travers le pays.
Nulle part je ne pouvais
Poser ma tête en paix.
Je faisais avec le loup
Une course de bête
En soufflant comme une âme
Qu’on poursuit.
Les arbres m’ont appris
A me moquer du vent
Et à chanter comme eux
Quand il est déchaîné.

Elle a fermé les yeux, sentant la mélopée la prendre doucement. Bouche fermée, elle prolonge la musique avec la grâce des filles qui chantent. Elle est toute entière dans cet air frêle, fredonné par un ange au bout du monde. Elle se rend compte soudain qu’un petit souffle de vent lui caresse les cheveux, un petit vent froid mais délicieux qu’elle n’avait pas remarqué. Ce picotement lui rappelle qu’elle existe et réveille en elle la conscience endormie de son corps. Elle se lève alors et va se placer entre les bras d’Ürg, appuyant sa tête brune sur son cœur. C’est la première fois qu’ils s’enlacent et chacun d’eux y pense en secret.
- On restera toujours ensemble, n’est-ce pas? demande-t-elle doucement.
- Toujours, répond-il sans poème, comme le ferait n’importe qui, nous resterons toujours tous les deux.

A suivre

mardi 13 octobre 2009

L'ultime spectacle de Zangô Tralpak - 5/8


- Le problème, mon cher, c’est que tout a été prévu. Chacun des acteurs a rédigé devant huissier une sorte de lettre-testament qui explique le pourquoi d’une telle folie, qui en précise les responsabilités et exonère a priori Tralpak de la moindre parcelle de celles-ci. Nous sommes devant un phénomène tout à fait nouveau.
- On ne va quand même pas tolérer qu’on nous assassine nos acteurs sous prétexte de « tuer le théâtre », comme ils disent ? Les excentricités de ces soi-disant artistes dépassent les bornes. La police, bon Dieu !
Le premier est Hugues Laroche-Pussy, Garde des Sceaux; le second Jean-Marcel Foin, Ministre de l’Intérieur. Ils sont dans la limousine qui les emmène au rendez-vous qu’ils ont avec le Premier Ministre : cellule de crise.
- Et puis on ne va pas chasser du théâtre les spectateurs qui y sont barricadés ?

La presse du monde entier se bouscule aux marches du théâtre. Tous les présentateurs-vedettes s’y montrent, feignant une mine horrifiée, angoissée, blasée, voire professionnelle. Il y a tellement de monde que la police n’a pas pu prendre totalement possession des lieux. Les ordres, d’ailleurs, sont flous.
- Michel, prends dix mille balles et va acheter une place à la fenêtre d’un des immeubles en face. Si les flics donnent l’assaut, s’il y a des explosions ou s’ils se balancent dans le vide, je veux avoir les images!
Quand la nouvelle de ce qui se passait vraiment dans cette pièce fut connue, un mouvement de panique s’empara du pays. Des foules comme en procession montèrent à la capitale, remplaçant ceux que la vue de l’immontrable avait fait fuir. Le marché noir avait presque honte du prix des places. Comme la rumeur d’une intervention policière se faisait insistante, un véritable état de siège fut instauré au théâtre, les plus fanatiques défenseurs de la liberté d’expression murant au parpaing les principaux accès. Toujours dans les bons coups, Daniel Mémette, journaliste iconoclaste à la radio officielle, réussit à se faire enfermer avec la foule et permit à sa station de diffuser une interview exclusive (le mot est faible) de Zangô Tralpak, qu’il appelait familièrement Zangô.
- En exclusivité pour Ici y’a personne, l’émission qui ne cache rien, Zangô Tralpak nous explique sa démarche. Alors, Zangô, une troupe théâtrale ou une secte ?
- Il est temps d’en finir avec les anathèmes. Ceux qui ne font rien n’ont plus le droit de parler, qu’ils crèvent! Les profiteurs, les m’as-tu vus de la culture et du show business, les conservateurs de patrimoine en décomposition sont conviés à leurs propres funérailles. Les gens vont enfin comprendre ce qu’est l’art véritable: un jeu perdu avec la mort, une course-poursuite du néant. Tout, sauf ces paluchages de quéquettes qui ne font de mal à personne. Faire du théâtre en faisant semblant de jouer la vie est comme si l’on faisait semblant de manger pendant la famine. Personne ne peut avoir raison contre moi parce que moi, je mets ma peau sur la table. Qui s’aligne ? Je veux que le théâtre crève, et il va crever, croyez-moi.

Le temps que les ministres se réunissent et qu’ils décident des actions à entreprendre, la pièce avait recommencé. Par instinct morbide et par goût de la frayeur, l’essentiel des spectateurs n’étaient plus là que pour voir mourir le prochain acteur. Comment se finira la pièce, le sens qu’elle donnera à la vie de chacun d’eux une fois terminée, ils s’en fichaient bien. La mort, voire la Mort sur scène ! Ce que Tralpak ignorait, c’est que sa pièce, toute ultime qu’elle soit, ne dissuaderait pas les gens d’aller voir d’autres spectacles après. En fait de tuer le théâtre, il ne tuerait que le sien.
Tralpak tenait le rôle de l’aveugle dans la pièce, bien qu’il n’eût en réalité qu’un oeil de crevé. Certains spécialistes annonçaient qu’il serait le seul à sortir vivant de la folie qu’il avait déclenchée, se réservant le rôle de celui qui sera sauvé par Dieu. « Un bon moyen de finir ses jours en taule ». Certains spécialistes se trompaient. Dans la pièce, le personnage qu’il incarnait, aveugle, fut supposé doué de pouvoirs de divination, par ce paradoxe très répandu qui prête une grande profondeur aux gens réservés, un amour infini aux timides et un solide sens de l’organisation à ceux qui ont le menton en galoche. Les survivants le consultèrent donc pour qu’il leur prédise l’avenir, ce qu’il fit, croyant lui-même vraies les facultés qu’on lui reconnaissait. La scène se déroulait dans une quasi pénombre, sous les assauts d’une musique dodécaphonique ponctuée de scratch made in U.S.A. Il déclama des phrases absconses pendant que les trois autres acteurs pleuraient. Il était plongé dans une baignoire que le sang de ses veines rougissait très lentement, aussi lentement que s’effaça le son de sa voix. Sous l’oeil atterré du public, Zangô Tralpak fit mentir les prévisions et dérogea à la règle qui veut que le créateur d’une oeuvre en tire toute la gloire. Il se suicida dans une eau délicieusement tiède, le regard fixé en direction des spectateurs, les surprenant encore plus qu’il ne l’avait jamais fait. Sa pièce devait continuer jusqu’au bout sans lui, sans le guide qu’il avait été, continuant sous l’impulsion qu’il lui avait donnée comme des ronds dans l’eau s’écartent de leur point d’origine, pour finir par se fondre dans l’informe. Des sept acteurs de cette aventure, deux femmes et un homme restaient. Trois.

dimanche 11 octobre 2009

L'ultime spectacle de Zangô Tralpak - 4/8


STUPEFACTION !! C’est du jamais vu... Un traumatisme dont on ne se relèvera pas. Il avait prévenu... la révolution... c’est pire! C’est une monstruosité, une monstruosité!
Le deuxième volet vient de se terminer avec le deuxième soir. Tout le monde maintenant a compris. Tralpak est devenu fou, et fous aussi ses acteurs, ses admirateurs, ses exégètes, ses sujets! Le thème de sa pièce est désormais connu, il a fallu deux soirées pour ça, et tant d’autres choses : les personnages sont bien les derniers survivants de notre race, comme on le subodorait. Les hommes ont poussé à leurs extrémités la bêtise et l’attrait de la mort, au point qu’ils ne restent que sept. Mais Dieu leur dit que l’un d’entre eux serait sauvé et qu’il atteindrait à la vie éternelle. C’est le mythe de la chute du paradis terrestre à l’envers. Dieu ne chasse pas sa créature du Jardin par sévérité, il y recueille le dernier descendant après que tous ses parents sont morts, avec la compassion infinie dont il est seul capable. Ou peut-être Dieu élit-il l’un d’entre nous pour se convaincre que son expérience n’était pas vouée à l’échec, qu’il ne s’est pas trompé ! A travers cet humain sauvé, veut-il garder un souvenir de sa plus grande foirade ?
Les hommes ainsi fixés sur leur sort deviendront-ils enfin sages ? Les derniers spécimens d’une espèce élue vont-ils enfin se conduire dignement, effacer la noirceur et la bassesse de leurs sentiments ? Non : affligés, on comprend qu’arrivés au seuil de la révélation finale, ils ne s’y résolvent pas. Ils continuent ce qu’ils ont trop appris à faire : se battre. Hier, l’étranger a abattu le chef du clan, pensant qu’un chef avait plus de chance d’être l’Elu que les simples hommes. Ce meurtre, plutôt la représentation qui en était donnée, avait déjà marqué les esprits et douloureusement impressionné son monde. Mais qui aurait pu soupçonner qu’il s’agissait vraiment d’un meurtre ? Car aujourd’hui tout le monde sait l’incroyable vérité : l’acteur qui « jouait » le chef du clan est vraiment mort ! Il a été tué en public, d’un coup de feu que chacun a entendu, en scène. L’hémoglobine n’était pas factice.
Le deuxième volet de la pièce a confirmé le ton paroxysmique des scènes, le lyrisme morbide et la volonté de toucher juste de l’auteur. Le public a compris l’incompréhensible à l’extrême fin de la représentation, quand l’étranger, devenu chef, réalise sa méprise : puisqu’il a pu tuer le chef du clan, c’est que la fonction de chef ne préserve pas de la mort. Etre le premier ne lui donnera pas l’éternité, en tous cas pas forcément. Pendant les premières scènes il reste convaincu d’avoir déchiffré le message divin, il fait comme s’il était déjà au Paradis, puis l’incertitude s’installe en lui. Sans être sûr de son erreur, il ne peut supporter le poids du doute, ce couperet hésitant. L’idée qu’il puisse y avoir un immortel parmi le petit groupe d’abrutis qui compose son royaume le rend fou. Il pense un instant les tuer tous, mettant ainsi Dieu dans l’obligation de le choisir, lui: immortel par défaut. Mais il perd l’arme qui lui aurait permis de le faire. Il réussit toutefois à étrangler de ses mains l’adolescent anémié qui lui sert de page, dans une scène qui dure bien trois minutes. A ce moment bien sûr, les spectateurs ne peuvent pas savoir encore qu’il tue vraiment ce gosse, ils croient simplement assister à la plus réaliste scène de strangulation jamais imaginée. Mais l’étranger, comprenant qu’il ne pourra pas supprimer les autres, ceux qui déjà cognent à la porte de son ridicule bunker pour l’écharper, se pend sur le bord du plateau, face au public.
Il monte sur un tabouret, attache une corde sale à un crochet, se la passe au cou et se lance sans hésitation dans le vide. Les mouvements grotesques qu’il fait, les grimaces inouïes qui lui sortent du visage, les postillons dont il asperge le premier rang, le bleu de sa trogne bouffie et le renflement de son pantalon à l’entrejambe font tomber un silence de pyramide dans la salle. Il perd peu à peu de ses forces, après qu’il n’arrive plus à râler, il lance de petits coups de pied dans le vide et cramponne sa gorge ensanglantée. Avec la lenteur d’un jour qui meurt tombe le rideau sur la scène, mais derrière lui, laissant les spectateurs en tête-à-tête avec ce type en train de mourir. Un petit spot éclaire le suicidé par dessus. N’ayant plus aucune force pour se débattre, le corps de l’étranger pendouille dans un imperceptible mouvement pendulaire devant le rideau cramoisi dont les plis forment une herse rougie. Pas un seul des spectateurs ne peut détourner son regard. Pas un bruit, pas un mouchoir, l’hypnose.
Gisèle Tremblay-Ramirez, éducatrice spécialisée dans une maison de quartier et qui apprécie vraiment le théâtre, demande craintivement à son compagnon immobile : « Tu... tu crois qu’il est mort pour de vrai ? »
Puis c’est un hurlement explosif qui réveille le chef de la sécurité. Il entend claquer les portes à battants, des femmes dans l’hystérie, des bruits de corps qu’on foule, met sa casquette et se précipite vers l’entrée en avalant les escaliers quatre à quatre.

A suivre

samedi 10 octobre 2009

L'ultime spectacle de Zangô Tralpak - 3/8


Il passe dans cette pièce comme un vent de folie. Les personnages semblent avoir été drogués et se comportent avec l’incohérence des très graves fous. L’hyperréalisme des scènes de meurtres écœure encore moins que la nullité des dialogues et la sombre suffisance de la mise en scène. Zangô Tralpak espère tuer le théâtre en tant qu’art : il n’assassine que la patience des spectateurs.
Relisant rapidement les dernières lignes de son article, Pierre André Ragault-Vignard ne put retenir un sentiment d’impatiente satisfaction. Après avoir été insulté et frappé en public par des défenseurs de Tralpak (ils l’avaient entendu à la télévision traiter le Maestro de mégalomane totalitaire tendance Grand Guignol), il ressentait une véritable jubilation à la pensée que son article les rendrait ivres de colère. Il saurait bien se tenir sur ses gardes pour éviter les représailles...
La première de l’Ultime spectacle avait attiré une foule considérable, avec ce pouvoir de fascination qu’ont les accidents de la route quand on les suppose meurtriers. Les spectateurs des deux premiers rangs avaient peut-être entendu clairement les dialogues et suivi toutes les scènes, mais pour les gens placés plus loin ç’avait été un véritable cauchemar. Certainement pour démontrer l’inanité de toute représentation, Tralpak s’était ingénié à bâtir des obstacles entre les acteurs et le public, des recoins, des palissades, des tas d’ordures, et faisait jouer ses gens avec le même naturel que s’il n’y avait pas de spectateurs. Ils ne forçaient jamais leur voix, comme cela se fait si souvent, fussent-ils situés au fond du plateau et derrière un amoncellement bordélique considérable.

« C’est un scandale! On a payé, merde! » déclarèrent les lésés à la fin du spectacle.

Un autre sujet de scandale, celui-ci encore plus dramatique pour le budget des amateurs de théâtre : Tralpak avait annoncé qu’il n’y aurait pas sept représentations, mais que sa pièce, représentation unique, se jouerait en sept volets! Ceux qui voudraient en suivre l’intégralité n’aurait qu’à payer sept fois leur place! Amance du Saint-Jury, critique redoutée à l’hebdomadaire Vieillesse et Citoyenneté, était sortie de la salle pour faire (comme d’habitude, dirent certains de ses ennemis) un article assassin sur cette pièce qu’elle n’avait pas suivie. Son papier, intitulé sarcastiquement la création du monde, réclamait dans une verve poujado-mystico-parisienne l’arrestation de Tralpak et l’interdiction de la pièce au nom de la défense des droits du... consommateur. Une pièce à épisodes! Etait-ce là la trouvaille immortelle ? Evidemment, les doutes furent dissipés quand la pièce débuta.
Sept personnages, deux femmes cinq hommes, présentant tous la particularité d’être amputés. A chacun il manque quelque chose, un œil, un bras, une main, un pied. On croit comprendre que ces sept-là sont les derniers hommes du monde, qu’un cataclysme ou un autre n’a épargné que ces tarés, bien que ce ne soit pas clairement dit. Connaissant la haine de Tralpak pour l’espèce humaine, on ne s’étonne pas qu’il ait choisi de sauver des épaves plutôt que des saints. Plus représentatifs, dirait-il... Un jeu se joue entre eux, dont on ignore l’origine. Ils se trouvent placés dans une sorte de compétition vitale qui les désarme au début, mais qui progressivement déclenche une véritable hystérie comportementale qu’on a du mal à suivre puisqu’on en ignore l’enjeu. Cela découragerait les plus curieux s’il n’y avait dans la mise en scène et dans l’art des acteurs cette force de vérité incroyable qui emporte tout. Il semble qu’ils jouent leur vie pour de vrai. Le réalisme est allé si loin que des spectateurs ont quitté la salle, vite remplacés par d’autres, impatients de voir ce qui n’a jamais été montré. Parce qu’elles ne sont pas exécutées par des cascadeurs, parce qu’elles ne sont pas esthétisées à l’américaine, les scènes de lutte sont insoutenables. Même les disputes font naître l’effroi. Si tout cela n’était pas parfaitement organisé, on jurerait que les acteurs sont hors de tout contrôle et improvisent. Dans la scène finale, le personnage de l’étranger abat le chef du clan d’un coup de revolver en plein cœur. La détonation, si brutale, emplit la salle comme une locomotive qui pénètre dans un tunnel. Le chef du clan semblait tellement vrai, l’impact de la balle lui faisant faire cette si curieuse figure de gymnastique, que des cris suraigus s’élevèrent partout. On se leva pour fuir, se ravisant au dernier moment, conscients tout de même qu’il ne s’agissait que de théâtre. Le chef de la sécurité, interviewé par la télévision après la représentation, avoua qu’il avait eu très peur, notamment pour quelques personnes qu’on avait eu du mal à ranimer.
- C’est assez spécial comme spectacle, il faut bien le dire. Et puis le théâtre intéresse surtout des personnes âgées, enfin c’est pas ce que j’veux dire, hein ? Mais il y a quand même beaucoup de vieux dans la salle, au moins cette fois-ci. Moi... On a eu des évanouissements passagers et aussi des cas plus graves...
Des hospitalisations ? Oui! Cinq!

A suivre

L'ultime spectacle de Zangô Tralpak - 2/8



La chambre démesurée d’un loft, éclatant de blancheur. Le sol est entièrement couvert de tessons de bouteilles, agglomérés dans une gangue de colle qui les fixe. Leurs couleurs s’insultent entre elles infiniment. Comme aucun balai ne peut pénétrer leur forêt de griffes, les tessons accumulent depuis des années une poussière ignoble. Tout petit objet qui tombe au sol est généralement perdu à jamais. Ici ou là, on aperçoit les traces sanglantes de quelques tentatives de récupération.
Un pan de mur entier manque, ouvrant la chambre sur une ancienne cour d’usine qui semble avoir été bombardée. C’est un inouï cimetière de merdes abandonnées défiant l’inventaire. Des autos, des frigos, des pinces monseigneur, des cages de fer, des plafonds de stuc, des bonsaï tronçonnés, des mannequins de supermarchés, des piles de batteries, des ronds de papier-chiottes, des fers à repasser, des kilos de patates, un ours empaillé, des portraits du Che, des télévisions, des revues pornographiques, des colliers en plastique, des coquilles d’huîtres, des paquets de clopes, des coussins souillés, des parapluies pleins de baleines, une Louis XIII peinte à la chaux, des disques de jazz, le cadavre d’un chien de cirque. Une pluie oblique applique des flaques dans le loft. Le vent qui l’accompagne entre dans la chambre comme dans un cor de chasse. Au sol, mais en dehors de la zone arrosée, un grand lit sans couverture où Zangô Tralpak est couché, les mains derrière la nuque, seulement vêtu d’une chemise. La maigreur de ses jambes ferait frémir un héron affamé.
Tout ce que l’architecture et les arts décoratifs ont enseigné aux hommes, il l’a détruit ici. Tout ce qui évoque le confort, le chez soi, le solide, le durable, le bien fait, le luxe! est anéanti. Les règles qui semblent le plus communes aux êtres humains sont transgressées. L’autoroute qui enjambe ce lieu en un pont terrifiant laisse tomber sur lui en permanence une pluie de poussière et de bruits de moteurs, à la plus grande satisfaction de Tralpak. Pour souiller encore plus l’idée d’intimité, il marie également au ramdam autoroutier un époustouflant sampling d’Albert Ayler et d’Anthony Braxton superposés cacophoniquement et diffusé en boucle à tue-tête. Il est le seul homme au monde à pouvoir vivre ici, dans le froid de l’hiver, dans la crasse, le bruit, la furie organisés. Cette certitude renforce en lui un sentiment d’orgueil qu’il songera un jour peut-être à tuer aussi. Tuer les sentiments : l’aboutissement définitif de toute démarche artistique.
Mais aujourd’hui, il pense à sa pièce. Les acteurs tiendront-ils jusqu’au bout ? Il craint en particulier les réactions de Philomène Aplose-Foury, cette fausse égérie dont il n’a pas réussi à éradiquer totalement les anciennes tares bourgeoises de gauche. Il s’en méfie depuis sa gaffe de l’autre soir : elle a avoué être allée dans un musée. Peut-on vraiment tenter de tuer le théâtre avec de tels pleutres ?
Certes, ils composent autour de lui une cour exaltée de fanatiques absolus, un aréopage de disciples ascétiques convaincus de toucher grâce au Maître les limites humaines de la conscience et de la vie. Certes, certes...
(Au dessus du lit, une reproduction agrandie de la toile de Malevitch absorbe son regard comme le fond d’un gouffre. C’est là qu’il puise chaque jour la lumière qui manque au monde).
« Certes, certes... mais tiendront-ils, tous les six ? »

A suivre

vendredi 9 octobre 2009

Harcèlement expresse.


En France, on aime se suicider. Ce n’est pas à proprement parler une spécialité nationale, comme le fromage, les bons vins ou la pédophilophilie, mais enfin, on se défend pas mal, et depuis longtemps. D’une année sur l’autre, on compte entre 10 000 et 13 000 suicides en France, selon les estimations, pour environ 200 000 tentatives ! Chacun comprend donc qu’en ce domaine comme en tant d’autres, le taux de rendement français a de fortes marges de progression devant lui… mais je galèje.
Depuis quelque temps, on relate des cas de suicides sur le lieu de travail, ce qui indiquerait un lien de cause à effet : on me traite mal dans cette entreprise, je me suicide dans ses locaux. Ce genre d’interprétation est abondamment mis en avant par le monde syndical, qui y voit un moyen de mettre la pression sur les entreprises, et peut-être de faire changer le quotidien des salariés. Evidemment, c’est grossier, c’est malhonnête, mais si ça peut enrayer un peu la machine à aliéner le citoyen qu’on appelle fièrement Entreprise, on se dit que c’est de bonne guerre. Sans être un spécialiste du suicide, on peut quand même concevoir qu’un individu ne met pas fin à sa vie uniquement parce qu’il a été changé de service. Même chez les gens simples, même chez les frustres, même chez les brutes épaisses et même chez les syndicalistes, la vie est plus compliquée que ça ! Ça ne signifie pas que ce qu’on déguste au boulot soit indifférent, ne serait-ce que parce qu’on y passe l’essentiel de son temps (quand je pense à ça, là oui, j’ai envie de me flinguer). Mais faire un lien direct et quasi automatique entre la vie professionnelle et le suicide a tout l’air d’une fumisterie pour enfants de cinq ans.


En ce domaine comme en tant d’autres, on ne saurait trop remarquer l’action néfaste des journalistes partisans ou fainéants. L’Express est un journal célèbre, et à ce titre, il ne recule naturellement devant rien pour vendre du papier. Désormais, quand un malheureux se suicidera, il se trouvera un journaliste de l’Express pour signaler la boîte dans laquelle le suicidé travaillait, comme ça, en passant, l’air de rien. Aujourd’hui, on titre qu’un « salarié de Renault se suicide à son domicile », sous-entendant qu’il pourrait y avoir un lien entre le fait de bosser chez Renault et celui de se supprimer. Les journalistes sont toujours prompts à dégainer en paroles leur célèbre « déontologie » : c’aurait été le moment de s’en servir.
Je démontre : l’Express nous apprend que le suicidé d’aujourd’hui travaillait dans le même centre Renault qui avait connu « une vague » de suicides il y a trois ans. Bigre ! Et, bien sûr, un petit encart nous donne les liens pour consulter les articles qui, à l’époque avaient relatés ces trois suicides (dont un seul sur le lieu de travail, mais passons). On apprend qu’à l’époque, l’inspection du travail avait même porté plainte contre Renault pour harcèlement. Mais quand on veut savoir quelles suites ont été données par la justice, je vous le donne en mille : PAS DE LIEN. Mais tonton Beboper l'a trouvé pour toi, lecteur captivé, le voici :
Evidemment, on s’en doutait, la plainte a fait choufa : pour la justice, pas de lien caractérisé entre conditions de travail et suicide dans les cas observés. Mais l’Express, aujourd’hui, trouve sans doute inutile d’informer ses lecteurs d’un détail aussi peu signifiant…
On nous donne enfin un lien sur un article « de fond » intitulé « le poids des maux au travail », traitant du problème des suicides liés au boulot. Attention, cette fois-ci, ce n’est plus l’article d’un vulgaire journaliste, non, nous avons un couple de spécialistes de la chose ! Ça va barder !
Cet article est même illustré d’une photo légendée ainsi « Le technocentre Renault de Guyancourt où 5 salariés se sont donnés la mort », alors que ça n’a concerné qu’une seule personne. Remarque, lecteur, qu’on parle du centre où cinq personnes se sont données la mort, non du centre dont cinq personnes etc. Ha, la grammaire, ça sert à ça : à te niquer. Précision, déontologie, sérieux, impartialité : la devise de l’Express.


Je sais parfaitement que l’entreprise est l’exact contraire de ce qu’on a cherché à nous vendre dans les années 80, Séguéla et Tapie en tête. C’est une sorte de lieu de perdition où l’on gaspille le plus clair de son temps en conneries, où les plus bas instincts de l’homo sapiens se déchaînent et sont même méthodiquement exploités. Je sais que des milliers de personnes sont maltraitées par un petit ou un grand chef, par leurs collègues, leurs subordonnés, comme c’est aussi le cas à l’école ou dans n’importe quel lieu où des personnes se trouvent durablement ensemble. Quand une personne est « faible » ou ne sait pas se défendre, c’est tout pour sa gueule. C’est qu’on est comme ça, nous autres humains, on a des grands mots plein la bouche (comme les journalistes), on est théoriquement civilisés, éduqués, domestiqués, mais dans la vie réelle, dans le concret, c’est presque toujours le moins bon de nous-mêmes que nous donnons. Ça signifie exactement qu’il faut un arsenal juridique pour défendre nos victimes. Je suis absolument pour. Mais ça ne justifie pas qu’un journal malhonnête essaie de nous couillonner.
L’information, piège à cons, l'Express en est champion!